Il y a des dysfonctionnements qui durent si longtemps qu’ils finissent par révéler autre chose qu’un simple défaut de réglage.
C’est le cas du Dife. Quatre ans après les premières alertes, des dizaines de milliers de femmes élues risquent encore de ne pas voir leur droit individuel à la formation activé automatiquement, pour une raison aussi grossière qu’incompréhensible : l’incapacité du système à faire correspondre un nom de naissance et un nom d’usage.
Le sujet est loin d’être secondaire. Il touche à l’exercice du mandat, à l’accès à la formation, et, plus largement, à la manière dont les institutions traitent celles qui viennent d’être élues.
Après les municipales de 2026, la Caisse des dépôts et consignations a indiqué à l’AMF que le versement annuel du Dife, attendu peu après le scrutin, serait cette année reporté au 17 avril. Mais surtout, entre 50 000 et 100 000 femmes élues ne devraient pas voir leurs droits ouverts automatiquement. Toujours pour la même raison : lorsqu’une élue apparaît sous son nom de naissance dans les fichiers de la Sécurité sociale, mais sous son nom marital ou un autre nom d’usage dans le Répertoire national des élus, le système ne fait pas le rapprochement.
Et c’est alors à l’élue de prouver qu’elle est bien elle-même pour obtenir l’ouverture d’un droit qui aurait dû lui être reconnu sans discussion.
Le plus grave, dans cette affaire, n’est pas seulement l’ampleur du problème. C’est son ancienneté.
Car cette difficulté n’a rien de nouveau. Elle avait déjà été signalée dès 2022, au moment du lancement de la plateforme Mon Compte Élu. À l’époque déjà, des femmes élues s’étaient retrouvées empêchées d’accéder au dispositif pour cette même raison. L’AMF avait dû intervenir, mettre en place une cellule dédiée, et traiter les situations une par une. Quatre ans plus tard, rien n’est réglé. Et l’élargissement de la parité dans les communes rend aujourd’hui le problème plus massif encore.
Le paradoxe est rude. Au moment où le nombre de femmes élues progresse enfin, l’accès effectif à un droit aussi élémentaire que la formation continue de buter sur une mécanique administrative incapable d’intégrer une réalité pourtant banale.
Il faut d’ailleurs rappeler ce qu’est le Dife. Ce n’est pas un avantage accordé gracieusement aux élus. C’est un droit financé par les élus eux-mêmes, via une cotisation prélevée sur leurs indemnités. Il ne s’agit donc ni d’un supplément de confort, ni d’un dispositif accessoire. Pour beaucoup d’élus, surtout en début de mandat, la formation est l’un des moyens les plus directs de prendre leurs fonctions dans de bonnes conditions.
Or, depuis sa mise en ligne, l’accès à ce droit n’a cessé de se compliquer. Passage obligé par la plateforme numérique, recours à l’identité numérique La Poste, procédures alternatives tardives, assistance difficilement accessible : bien des élus ont fini par renoncer, non parce qu’ils ne voulaient pas se former, mais parce que tout semblait conçu pour les décourager.
Que le dispositif continue, en 2026, à écarter massivement des femmes élues pour une discordance entre fichiers administratifs dit quelque chose de plus profond qu’un simple bug. D’autant que le problème est connu, signalé, documenté depuis des années.
Pour les élues concernées, les conséquences sont immédiates. Des formations reportées, des démarches supplémentaires, du temps perdu au moment même où tout devrait être fait pour faciliter la prise de fonction. Pour les collectivités aussi, la question est loin d’être marginale : chaque accès retardé à la formation affaiblit un peu plus les conditions d’exercice du mandat.
Il serait temps que cette question cesse d’être traitée comme un désagrément annexe. Lorsqu’un droit existe, encore faut-il qu’il puisse être exercé. Et lorsqu’un dysfonctionnement frappe, année après année, des dizaines de milliers de femmes élues, il ne peut plus être minimisé au nom de la technique.


