MAPRIMERÉNOV’ : L’INSTABILITÉ D’UNE POLITIQUE PUBLIQUE BIENTÔT RENVOYÉE AUX TERRITOIRES ?

Une politique publique peut-elle encore produire les effets attendus lorsque ses règles changent plus vite que les projets qu’elle est censée accompagner ? La question dépasse désormais le seul cadre de MaPrimeRénov’. Elle interroge la capacité de l’État à inscrire son action dans la durée au moment même où il envisage d’en rapprocher davantage la gestion des territoires.

Depuis son lancement en 2020, le dispositif n’a cessé d’évoluer. Critères d’éligibilité revus, bonus supprimés, périodes de suspension, recentrage des financements, ajustements budgétaires : chaque réforme répond à une logique particulière, mais leur accumulation finit par brouiller la lisibilité d’un mécanisme qui devait précisément donner de la visibilité aux ménages souhaitant engager des travaux. Cette impression n’est d’ailleurs pas qu’un ressenti. Selon le journal “Le Monde”, MaPrimeRénov’ a connu quatorze modifications de ses règles depuis son lancement en 2020. Une succession de réformes qui nourrit un sentiment d’instabilité devenu, pour beaucoup d’acteurs, une caractéristique du dispositif lui-même.

Les annonces attendues pour septembre s’inscrivent dans cette continuité. Le gouvernement a confirmé son choix de concentrer l’effort public sur les rénovations d’ampleur. Les travaux réalisés isolément, comme l’isolation des combles ou des toitures, le remplacement des fenêtres, les systèmes de ventilation ou certains équipements de production d’eau chaude et de chauffage, ne seraient plus financés dans le cadre des rénovations dites “par geste”, mais resteraient éligibles lorsqu’ils s’intègrent dans un projet global. Même les rénovations d’ampleur continueraient toutefois d’évoluer, puisqu’à compter du 1er septembre, elles ne devraient plus permettre l’installation d’une chaudière à gaz. Le détail de ces nouvelles règles doit être présenté au Conseil national de l’habitat avant leur entrée en vigueur.

Sur le principe, cette orientation peut s’entendre. Une rénovation globale produit généralement des gains énergétiques plus importants qu’une succession de travaux réalisés sans cohérence d’ensemble. Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à la pertinence de son objectif. Elle se mesure aussi à sa capacité à offrir un cadre suffisamment stable pour permettre aux particuliers, aux entreprises et aux collectivités de s’engager dans la durée.

C’est précisément ce qui fragilise aujourd’hui MaPrimeRénov’. À force d’être modifié, un dispositif finit par produire l’effet inverse de celui recherché : il n’accélère plus les décisions, il les retarde. Les ménages hésitent à lancer des travaux lorsqu’ils ne savent pas quelles aides seront encore disponibles quelques mois plus tard. Les entreprises du bâtiment peinent à conseiller leurs clients lorsque les règles évoluent presque chaque année. La Capeb l’a d’ailleurs rappelé : les rénovations “par geste” constituent souvent la première étape d’un parcours plus ambitieux et permettent déjà d’améliorer le confort thermique des logements. Cette position est confortée par plusieurs travaux récents montrant que des rénovations réalisées par étapes peuvent déjà produire des gains énergétiques mesurables. Sans remplacer une rénovation globale, elles constituent souvent une première marche vers des travaux plus ambitieux et permettent d’améliorer rapidement le confort des occupants.

Le calendrier donne d’ailleurs à cette réforme une résonance particulière. Quelques jours après un épisode caniculaire d’une intensité exceptionnelle, le gouvernement affirme vouloir mieux adapter les logements aux fortes chaleurs. Le projet de loi “Relance et décentralisation du logement” prévoit ainsi que le confort d’été devienne un critère systématique des rénovations globales soutenues par MaPrimeRénov’. Des évolutions sont également annoncées pour faciliter l’installation de volets ou de stores, notamment en copropriété.

Dans le même temps, plusieurs travaux qui participent eux aussi à l’amélioration du confort d’été ne seraient plus financés lorsqu’ils sont réalisés seuls. Ce paradoxe ne remet pas nécessairement en cause la logique technique poursuivie par le gouvernement ; il illustre en revanche la difficulté croissante à donner de la cohérence et de la lisibilité à une politique dont les paramètres évoluent en permanence.

Cette évolution est aussi le reflet des contraintes budgétaires. Le gouvernement assume désormais de concentrer les crédits disponibles sur les opérations jugées les plus performantes, tandis que les certificats d’économies d’énergie sont appelés à compenser une partie de la baisse des financements publics.  Là encore, le choix peut se défendre, sans répondre pour autant au besoin de stabilité du dispositif.

C’est dans ce contexte que l’exécutif souhaite renforcer le rôle des collectivités. Le projet de loi prévoit de leur transférer une part plus importante du pilotage de MaPrimeRénov’ et, plus largement, des politiques de l’habitat. L’idée d’une territorialisation accrue n’est pas nouvelle : de nombreux élus défendent depuis longtemps un accompagnement construit au plus près du terrain. Mais cette évolution intervient alors que les collectivités assurent déjà, à travers les Espaces Conseil France Rénov’ et leurs politiques locales de l’habitat, une grande partie de l’accompagnement des ménages. Le transfert envisagé ne partirait donc pas de zéro ; il ferait surtout changer les collectivités de niveau de responsabilité.

Mais une décentralisation ne peut se résumer à un transfert de gestion. Les collectivités deviendraient aussi les premiers interlocuteurs des ménages confrontés aux évolutions du dispositif, alors même qu’elles ne maîtriseraient ni les arbitrages budgétaires de l’État, ni les critères nationaux d’attribution. C’est précisément la raison pour laquelle l’Association des maires de France rappelle qu’un transfert de responsabilités ne peut s’envisager sans les moyens correspondants et sans que l’État ne se désengage de politiques qui relèvent de la solidarité nationale.

Au fond, le débat dépasse MaPrimeRénov’, il pose désormais une question plus large, qui concerne l’ensemble des politiques publiques conduites avec les collectivités : peut-on demander aux territoires d’assumer davantage de responsabilités si les règles, les financements et les priorités nationales sont constamment révisés ? La proximité constitue un atout mais elle ne remplacera jamais la stabilité. C’est pourtant de l’équilibre entre ces deux exigences que dépendra, pour une large part, la crédibilité des politiques de rénovation dans les années à venir.

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