Le calendrier est si court qu’il dit presque autant que le dispositif lui-même. Par une circulaire signée le 12 mai dernier, le Premier ministre demande aux préfets de région d’identifier, avec les préfets de département, des communes, intercommunalités ou regroupements d’intercommunalités candidats au programme national des “100 territoires d’électrification”. Objectif : faire remonter entre 5 et 15 candidatures par région d’ici le 1er juin, avant une sélection nationale courant juin et l’annonce des territoires retenus à la fin du mois.
À l’échelle locale, cela laisse peu de temps. Très peu. Le 8 juin, les candidats devront avoir complété leur formulaire. Le 12 juin, les candidatures devront être officielles. Avant l’été, les lauréats seront connus. Avant le 20 septembre, ils devront signer leur feuille de route pluriannuelle avec le préfet de région, l’Ademe et les partenaires mobilisés.
L’urgence du calendrier ne doit pas faire oublier ce que le programme recouvre.. Il touche directement au quotidien des communes et des intercommunalités : déplacements, bornes de recharge, chauffage au fioul, sortie progressive du gaz, bâtiments publics, logements sociaux, artisans, entreprises, agriculteurs. Derrière les grandes trajectoires nationales, il y a des chaudières au fioul, des bornes absentes, des factures de chauffage, des bâtiments publics vieillissants, des habitants à convaincre et à accompagner.
Le programme repose sur trois axes : l’électrification des transports routiers et le déploiement d’infrastructures de recharge, l’accompagnement des ménages encore chauffés au fioul, et la planification de la sortie du gaz. L’État présente cette démarche comme une réponse à la dépendance aux énergies fossiles importées, dont les effets frappent d’abord les ménages les plus vulnérables.
Ce n’est donc pas un sujet réservé aux grandes villes déjà dotées de services étoffés. Des territoires ruraux, littoraux ou périurbains peuvent tout autant être concernés : là où la voiture reste indispensable, où l’habitat individuel domine, où les chaudières anciennes n’ont pas disparu, où les bâtiments publics pèsent lourd dans les budgets, où les habitants ne peuvent pas toujours absorber seuls le coût d’un changement de chauffage ou de véhicule.
La méthode retenue par l’État mérite cependant attention. Le programme est présenté comme volontaire, mais les collectivités ne sont pas simplement invitées à répondre à un appel classique. Ce sont d’abord les préfets qui doivent repérer les territoires susceptibles de candidater. Pour cela, ils pourront s’appuyer sur les dynamiques locales déjà engagées, les projets inscrits dans les PCAET, les démarches des autorités organisatrices de la mobilité, la part de logements chauffés au fioul, la possibilité de travailler à la sortie du gaz dans certaines zones, la part de véhicules électriques ou encore la densité du réseau de bornes de recharge.
La nuance compte. Une collectivité intéressée ne peut pas forcément se permettre d’attendre qu’un appel à projets plus visible arrive sur son bureau. La séquence est déjà ouverte, et l’État dispose déjà d’éléments pour regarder les territoires. Le texte prévoit même un dossier d’accompagnement par région, avec des données par EPCI et par commune pour repérer les territoires présentant un potentiel d’électrification. La sélection ne partira donc pas d’une page blanche.
Les territoires seront regardés à la fois pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils ont déjà engagé, et pour ce qu’ils semblent capables d’accélérer. Cela ne veut pas dire que tout est décidé d’avance : le texte précise que l’appréciation des dynamiques locales reste prioritaire. Mais une collectivité organisée, capable de montrer son travail, ses projets et ses besoins, aura sans doute davantage de poids qu’un territoire qui découvre le sujet trop tard.
Il faut aussi éviter de survendre le dispositif. Les “100 territoires d’électrification” ne s’accompagnent pas d’une enveloppe nouvelle qui réglerait d’un trait les difficultés financières des collectivités. L’accompagnement annoncé repose surtout sur la mobilisation de dispositifs existants : France Rénov’, certificats d’économie d’énergie, Fonds vert, programme Advenir, Banque des territoires, Ademe, Anah, ANCT, ingénierie, appui à la communication et démarches d’information auprès des habitants.
Ce n’est pas une manne. Mais ce n’est pas forcément négligeable.
Dans beaucoup de territoires, les projets existent déjà. Ce qui manque, souvent, c’est le temps pour les monter, l’ingénierie pour les sécuriser, les cofinancements pour les rendre possibles, ou la capacité à réunir les bons acteurs au bon moment. Sur ce point, le programme peut avoir une utilité s’il permet de mettre autour de la même table l’Ademe, les services de l’État, l’Anah, l’ANCT, Enedis, les syndicats d’énergie, les bailleurs sociaux, les chambres consulaires, les autorités organisatrices de la mobilité, les grands employeurs, La Poste ou la Banque des territoires.
L’intérêt du dispositif ne tiendra donc pas au label lui-même, mais à ce que les collectivités pourront en faire : accélérer une politique de rénovation, consolider un schéma de recharge, prioriser des bâtiments publics, mieux accompagner les ménages concernés par la sortie du fioul ou du gaz, donner une cohérence à des actions jusqu’ici dispersées.
L’annexe consacrée aux engagements possibles montre d’ailleurs que le programme ne se limite pas à de grandes intentions. Les collectivités pourront s’engager à réduire l’usage du fioul domestique d’ici 2030, à sortir certains bâtiments du gaz, à travailler au décommissionnement de portions du réseau de gaz, à accélérer la sortie du gaz dans les logements sociaux ou les bâtiments publics, à renforcer les bornes de recharge, ou encore à accompagner l’électrification des véhicules particuliers, des autobus, des artisans, des industriels et des agriculteurs.
Cela suppose de repérer les logements concernés, de choisir les bâtiments prioritaires, de vérifier les usages, de trouver les bons emplacements et de parler avec les habitants, les entreprises, les bailleurs, les artisans et les gestionnaires de réseaux. C’est précisément là que les élus locaux ont un rôle irremplaçable. Aucune feuille de route ne fonctionnera sans cette connaissance fine du terrain.
La vigilance sera toutefois nécessaire. Une collectivité ne gagne rien à ajouter une feuille de route à celles qu’elle porte déjà si elle n’a ni moyens humains, ni projet identifié, ni partenaires mobilisés. Les territoires retenus devront être suivis par un comité régional présidé par le préfet de région, puis par un comité de projet local coprésidé par le maire ou le président d’EPCI et le préfet de département ou le sous-préfet, avec une réunion au moins tous les six mois.
Ce cadre peut aider. Il peut aussi alourdir. Tout dépendra de la manière dont il sera utilisé, et surtout de la capacité de l’État à accompagner réellement les collectivités plutôt qu’à leur demander simplement de porter des objectifs chiffrés.
Dans le Finistère, aucune commune ni intercommunalité n’est officiellement désignée à ce stade. Il serait donc prématuré de dresser une liste de candidats supposés. Mais les territoires qui ont déjà travaillé sur leur PCAET, leurs bâtiments publics, la rénovation de l’habitat, la mobilité, les bornes de recharge ou la dépendance au fioul et au gaz ont intérêt à regarder rapidement le dossier.
Le sujet, pour les élus, n’est donc pas seulement de savoir qui sera retenu fin juin. Il est de ne pas découvrir trop tard que la discussion s’est engagée sans eux.
Le délai est court, peut-être trop court au regard des sujets traités. Mais il oblige à ne pas laisser passer l’information. Les communes et intercommunalités intéressées ont tout intérêt à se rapprocher rapidement des services de l’État, à vérifier les modalités de candidature et à faire valoir ce qu’elles ont déjà engagé.
Les 100 territoires d’électrification ne feront pas, à eux seuls, basculer la transition énergétique locale. Mais ils peuvent ouvrir une fenêtre pour des collectivités prêtes à structurer leurs projets, mobiliser des partenaires et obtenir une reconnaissance de leur travail.
Encore faut-il entrer dans la discussion avant que la liste ne soit arrêtée.
À consulter : l’instruction officielle du 12 mai 2026


