On exhorte les maires à faire revenir du commerce dans les centres-bourgs, à empêcher la vacance de s’installer, à retenir ce qui peut encore l’être. Mais dès qu’il s’agit de toucher à ce qui pèse, au fond, sur la vie commerciale de nombreuses communes, le prix des murs, la rétention de locaux, le pouvoir de ceux qui les possèdent, le débat se crispe. Le 25 mars, le Sénat a rejeté une proposition de loi portée par la sénatrice socialiste Audrey Linkenheld, qui ouvrait notamment la voie, à titre expérimental, à une observation locale puis à un encadrement des loyers commerciaux. Le texte a été repoussé en séance publique.
Il y avait pourtant, dans cette proposition, autre chose qu’un marqueur partisan. Le texte partait d’un constat que beaucoup d’élus connaissent sans qu’on ait besoin de le leur décrire : des cellules qui ferment et ne rouvrent pas, des centres qui se vident, des communes priées de redynamiser leur cœur de bourg alors qu’elles ne maîtrisent ni les loyers, ni toujours les mutations, ni le jeu de ceux qui détiennent les murs. Déposée au Sénat à l’automne dernier, la proposition visait à soutenir et valoriser les commerces de proximité en donnant davantage de prise aux collectivités sur des situations de vacance et de déséquilibre commercial.
Le point le plus sensible portait sur les loyers commerciaux. Le texte proposait qu’une commune ayant institué la taxe sur les friches commerciales puisse mettre en place un dispositif local d’observation des loyers, avec publication de loyers de référence par arrêté préfectoral. Ce n’est qu’après une période minimale d’observation de dix-huit mois qu’une expérimentation d’encadrement aurait pu être engagée. On était loin d’un basculement général : le dispositif se voulait ciblé, progressif. C’est précisément cette brèche que le Sénat a refusé d’ouvrir.
Le rejet n’efface pas ce que ce débat révèle. Depuis des années, tout le monde célèbre le commerce de proximité, le lien social qu’il entretient, l’ancrage qu’il donne, la place qu’il tient dans des centralités fragiles. Mais au moment d’admettre que la question commerciale est aussi une question foncière et locative, les précautions reviennent aussitôt. Dans l’hémicycle, le gouvernement a fait valoir qu’un tel mécanisme risquerait de raréfier l’offre de locaux disponibles et, à terme, de pousser les loyers à la hausse. L’argument a suffi à refermer le dossier.
C’est là que le sujet devient pleinement local. Car les élus municipaux, eux, n’ont pas affaire à une théorie. Ils voient des vitrines qui restent noires, des emplacements durablement bloqués, des rues commerçantes qui changent de visage sans qu’aucune délibération n’y puisse grand-chose. Ils savent aussi qu’entre la liberté du propriétaire et l’intérêt du centre-ville, l’équilibre penche souvent du même côté. En ce sens, la proposition socialiste n’avait pas seulement le mérite d’exister. Elle posait, de façon nette, une question que beaucoup contournent : peut-on sérieusement parler de reconquête commerciale sans toucher, d’une manière ou d’une autre, au prix d’accès aux murs ?
Le reste du texte allait d’ailleurs dans le même sens. Il cherchait à donner aux maires une place plus affirmée dans la défense du commerce de proximité, en jouant sur l’urbanisme commercial, sur la remise sur le marché de locaux vacants dans certaines communes, ou encore sur les conditions d’implantation de surfaces plus importantes. Tout n’était pas de même portée, tout pouvait se discuter, mais l’ensemble avait une cohérence : partir de la commune réelle, pas du discours convenu sur la revitalisation.
Au fond, ce vote dit moins l’échec d’un texte qu’une limite persistante de notre débat public. On demande beaucoup aux maires. On leur demande d’empêcher l’effacement des centres, de maintenir une vie commerciale, de préserver une forme d’habitude collective. Mais on continue d’hésiter dès qu’il faudrait leur reconnaître un droit de regard plus ferme sur ce qui, très souvent, conditionne cette vie même. À force de vouloir ranimer les centres sans toucher à ce qui les étouffe parfois, on finit par entretenir une politique de façade : tout le monde défend le commerce de proximité, à condition de ne pas trop déranger ce qui le fragilise.


