DÉSERTS MÉDICAUX : LES COMMUNES FONT TENIR L’ACCÈS AUX SOINS, MAIS À QUEL PRIX ?

Elles ne sont pas chargées d’organiser le système de santé. Elles ne forment pas les médecins, ne décident pas des installations, ne pilotent ni l’Assurance maladie ni les agences régionales de santé. Pourtant, face aux déserts médicaux, de plus en plus de collectivités finissent par ouvrir elles-mêmes des centres de santé.

Selon une analyse de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales, relayée par Maire info le 27 mai, le nombre de centres de santé portés par des collectivités a augmenté de 47 % depuis 2020. En 2024, l’OFGL a étudié les budgets des quelque 225 collectivités gérant au moins un centre de santé. Le plus souvent, il s’agit de communes ou d’intercommunalités : 202 collectivités du bloc communal portent à elles seules 236 centres.

Cette progression dit beaucoup de l’état de l’accès aux soins dans les territoires. Quand les habitants n’ont plus de médecin traitant, quand les délais s’allongent, quand les départs à la retraite ne sont pas remplacés, la pression revient vite vers les mairies. Les habitants appellent leur maire, pas le ministère. Une commune sans médecin, ce sont des familles inquiètes, des personnes âgées qui renoncent à consulter, des urgences hospitalières plus sollicitées et des trajets toujours plus longs pour un rendez-vous de base.

Face à ce vide, les centres de santé deviennent souvent une réponse de dernier recours. Non parce que les communes chercheraient à ajouter une compétence à toutes celles qu’elles exercent déjà, mais parce que l’absence de solution devient politiquement et humainement intenable.

Cette même analyse montre aussi que le mouvement touche de plus en plus les territoires ruraux. Plus d’un tiers des centres de santé gérés par des collectivités, 34,5 %, se situent désormais dans ces territoires. Un cinquième est installé dans des communes de moins de 2 000 habitants, tandis qu’un autre cinquième se trouve dans des villes de plus de 50 000 habitants. Le problème ne se limite donc pas à une seule géographie : il concerne les petites communes rurales, les villes populaires et les intercommunalités confrontées à une offre médicale insuffisante.

Les communes concernées ont aussi un profil social qui mérite attention. Dans 81 % des communes où un centre de santé est géré par une collectivité, le revenu moyen par habitant est inférieur à la moyenne nationale. Le taux de pauvreté moyen y atteint 20 %, contre 14 % à l’échelle nationale. Et 70 % de ces communes sont classées en zone d’intervention prioritaire pour l’accès aux médecins généralistes, contre 48 % de l’ensemble des communes.

Ces données confirment que les collectivités qui ouvrent des centres de santé ne le font pas par confort. Elles interviennent souvent là où les habitants ont le plus besoin de soins accessibles, et là où les budgets locaux offrent rarement de grandes marges de manœuvre.

Car un centre de santé n’est pas une petite ligne de dépense. Le budget médian atteint 675 500 euros par centre, sans compter les investissements nécessaires à la création ni leur amortissement. Pour un quart des collectivités, le budget dépasse 1,184 million d’euros. À l’échelle d’un département ou d’une région, cette charge peut rester limitée. Pour une commune ou une intercommunalité, elle change vite d’ordre de grandeur.

Dans le bloc communal, les centres de santé représentent en moyenne 3,1 % du budget de fonctionnement global. Pour un quart des collectivités concernées, ce poids dépasse 9,5 %. Et pour 10 % d’entre elles, notamment dans les territoires ruraux, il dépasse même 21 % du budget de fonctionnement. À ce niveau, le centre de santé n’est plus un service parmi d’autres. Il devient l’un des choix budgétaires majeurs de la commune.

L’OFGL le souligne clairement : dans les communes rurales et plus petites, ces centres peuvent devenir l’offre principale de service public, avec un budget qui rivalise avec l’ensemble des autres services portés par la commune. La question n’est donc plus seulement de savoir s’il faut agir. Elle est de savoir combien de temps les collectivités peuvent porter seules une réponse qui compense les failles du système de santé.

Le financement confirme cette fragilité. Les recettes de l’Assurance maladie, les subventions liées à l’accord national des centres de santé ou les aides des ARS constituent le socle du modèle. Mais elles ne suffisent pas toujours. Selon l’étude, 60 % des collectivités gestionnaires présentent un reste à charge. En moyenne, pour ces collectivités, 32 % des dépenses ne sont pas couvertes par les recettes et doivent donc être assumées sur ressources propres.

Plus un centre développe ses missions, plus son équilibre peut devenir difficile. L’OFGL observe que le reste à charge augmente souvent lorsque le centre ne se limite pas aux consultations médicales et propose aussi de la prévention, de l’accompagnement social ou des actions de santé publique. C’est pourtant précisément ce qui fait l’intérêt de ces structures : elles ne se contentent pas d’aligner des rendez-vous, elles essaient de répondre aux besoins réels des habitants.

Cette évolution rejoint un débat plus large sur l’organisation du système de santé. Dans une note publiée le 26 mai par Terra Nova, think tank progressiste, Nicolas Revel, directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, souligne que les besoins de soins vont continuer d’augmenter avec le vieillissement de la population et la progression des maladies chroniques. La note insiste aussi sur la nécessité d’une offre de soins primaires plus solide, organisée autour des médecins généralistes et d’équipes coordonnées avec l’hôpital.

C’est précisément dans cet espace que les collectivités se retrouvent aujourd’hui sollicitées : entre un hôpital public sous tension, une médecine libérale inégalement répartie et des habitants qui ne peuvent plus attendre.

Pour les communes, la question dépasse largement la gestion d’un équipement supplémentaire. L’accès aux soins n’est pas un service secondaire : c’est une condition d’égalité entre les territoires. Quand une commune finance un centre de santé pour éviter que ses habitants renoncent à se soigner, elle ne porte pas seulement un équipement de proximité. Elle tente, à son échelle, de réparer une rupture dans l’accès au service public.

Reste à ne pas laisser les élus seuls devant cette responsabilité. Les centres de santé portés par les collectivités montrent la capacité d’initiative des communes et intercommunalités. Ils prouvent aussi que les territoires savent agir quand l’urgence est là. Mais ils posent une question que l’État et l’Assurance maladie ne peuvent pas esquiver : peut-on durablement faire reposer l’accès aux soins sur les budgets locaux, surtout dans les communes les plus modestes ?

Ces centres doivent être soutenus pour ce qu’ils apportent réellement : des médecins salariés, des soins accessibles, de la prévention, parfois un accompagnement des publics les plus éloignés du système de santé. Sans financement plus stable ni stratégie nationale plus lisible, seules les collectivités les plus volontaristes, ou celles qui accepteront d’y consacrer une part très lourde de leur budget, pourront tenir dans la durée.

Les autres resteront face au même dilemme : ne rien faire et voir l’accès aux soins reculer, ou agir au prix d’un effort financier difficilement soutenable.

Les communes ne demandent pas à devenir les gestionnaires par défaut de la santé publique. Elles demandent que leurs habitants puissent se soigner. Si elles ouvrent de plus en plus de centres de santé, ce n’est pas parce que le système fonctionne. C’est précisément parce qu’il ne répond plus partout.

Sources :
Maire info, « Déserts médicaux : malgré une charge importante, les collectivités ouvrent toujours plus de centres de santé », 27 mai 2026.
Observatoire des finances et de la gestion publique locales, analyse des budgets des collectivités gestionnaires de centres de santé.
Terra Nova, Nicolas Revel, « Quel avenir pour l’hôpital public ? », 26 mai 2026.

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